A la veille de l’élection présidentielle 2018 au Mali, une fillette du nom de Ramata Diarra, une albinos a été assassinée à Fana. Ce crime odieux n’a laissé personne indifférent. Aicha Diarra, une écrivaine a jugé nécessaire de défendre le droit de l’homme en réunissant des auteurs pour lutter contre une pratique inhumaine. Nous l’avons rencontrée à son bureau sur le sujet. Suivons l’interview.
Femme 2000: Aicha, Bonjour
AD: Bonjour.
Femme 2000: Qui est Aicha Diarra ?
AD: Aicha Diarra est une écrivaine. Je suis également sportive, présidente de l’association voix du Mali. J’évolue dans le domaine de la culture et de l’éducation ainsi que dans la défense des droits de l’homme et nous avons mené beaucoup d’activités dans ce sens. En marge de tout cela, J’évolue aussi dans le domaine de la communication.
Femme 2000: Vous avez été à l’initiative du livre collectif en hommage à Ramata Diarra, la fillette albinos assassinée à Fana. Qu’est-ce qui a motivé cette initiative ?
AD: J’ai été vraiment choquée lorsque j’ai appris la nouvelle. Chaque fois on entend à l’approche des élections qu’un albinos a été tué. Cette fois-ci la différence a été que nous avons vu circuler sur les réseaux sociaux l’image d’une fillette éventrée et décapitée, et après une mère choquée qui sort pour appeler au secours. Là, ça m’a vraiment choquée. Beaucoup d’autres personnes au Mali et à travers le monde ont été aussi choquées. Je me suis dit pourquoi ne pas faire une mobilisation pour la mémoire de la victime. Pour la faire, pour moi l’écrit serait le meilleur moyen pour garder vivante la mémoire de la victime et en même temps pour lutter contre cette pratique inhumaine dans notre pays et à travers le monde.
Femme 2000: Vous avez produit un ouvrage collectif. Combien de personnes ont-elles participé à sa rédaction ?
AD: Lorsqu’on a lancé l’appel, plus de 400 personnes ont répondu. Pour des raisons de coûts d’impression et de la qualité du travail des participants, nous avons maintenu les meilleurs écrits. Le nombre était tel que certains membres du comité de pilotage ont laissé la place à d’autres qui voulaient participer.
Femme 2000: Pouvez-vous nous dire quelques thèmes spécifiques liés au cas Ramata abordés par les différents auteurs ?
AD: C’est également l’assassinat d’une fillette, l’indignation, la lutte contre la discrimination. C’est aussi faire en sorte que nos voix portent haut et que cette pratique cesse.
Femme 2000: Tous les auteurs sont-ils maliens ?
AD: Non, il y a d’autres nationalités. Le Mali été beaucoup soutenu. Il y a des congolais, des américains, des algériens, des ivoiriens, des gabonais, des marocains, des nigériens, etc. La chasse aux albinos se passe dans d’autres pays africains. C’est aussi une façon pour ces auteurs de dire que dans leurs pays, ça suffit comme ça.
Femme 2000: Avez-vous sollicité des fonds aux différents auteurs pour les travaux d’impression et d’édition?
AD: Non. On ne cherche pas de l’argent dans ce projet. Par contre, nous avons sollicité de l’aide à nos ministères et d’autres organismes qui s’intéressent à ces questions. Mais nous n’avons pas eu gain de cause. C’est notre association qui a pris en charge toutes les dépenses d’édition et d’impression. Les participants ont beaucoup fait en s’intéressant et en écrivant, donc on ne peut pas les demander plus que cela.
Femme 2000: Pouvez-vous nous énumérez quelques auteurs de ce livre collectif ?
AD: Il y a Amidou Magassa, auteur et éditeur malien ; Oumou Dagnogo, étudiante ; Moussa Mara, ancien premier ministre qui a préfacé le livre, Abdoul Aziz Koné, Slameur. Il y a beaucoup d’autres personnes de différents domaines.
Femme 2000: Jusqu’où la famille de la petite Ramata a été impliquée dans ce projet ?
AD: Au début, la famille de Ramata n’a pas été impliquée. On a fait ce projet parce qu’un humain a été tué. Nous avons voulu décharger la famille de Ramata de ce poids et le mettre sur nos dos. On n’avait pas forcément besoin de l’implication de la famille pour rendre hommage à un être humain assassiné. Lorsque le livre a été publié, c’est là que la famille a été informée du projet. On a voulu les faire une surprise et on y est arrivé. Plus tard, une délégation s’est rendue à Fana pour rencontrer la famille, et là ça été un grand moment d’émotion pour la famille qui était très émue. La surprise a été grande.
Femme 2000: Quel est l’objectif à long terme que vous visez avec ce livre ?
AD: L’objectif à long terme que nous visons, et même au-delà de nous, est que ce livre existera et continuera d’exister. Nous prévoyons que ce livre soit distribué particulièrement dans toutes les écoles, parce que l’école c’est le lieu d’apprentissage, c’est l’enfance et c’est à cet âge que l’enfant apprend à intégrer la différence. C’est là où les enfants apprennent à lutter contre la discrimination, à accepter l’autre comme son frère ou sa sœur. Il faut noter que dans certaines écoles les albinos sont discriminés, mis à l’écart.
Femme 2000: Avez-vous pris des dispositions pour que ce livre soit distribué dans les écoles ?
AD: Nous avons pris des dispositions, mais sans moyens on ne peut rien faire. Notre intention c’est de multiplier ce livre à plusieurs millions d’exemplaires pour les distribuer gratuitement afin que beaucoup de gens y aient accès. Nous voudrions que le ministère de l’éducation nous appuie par rapport à la distribution, mais malheureusement nous avons envoyé cinq courriers sans réponse. Nous souhaitons que le premier cours de l’année prochaine soit sur l’albinisme. Il faut l’expliquer aux enfants. Dans ce sens, nous produirons des guides pour les enseignants qui pourront l’utiliser comme outils pédagogique. La bonne compréhension de l’albinisme va réduire les discriminations.
Femme 2000: Votre mot de fin ?
AD: Pour terminer, on ne peut pas faire évoluer un pays sans la justice. Nos autorités doivent déployer les moyens pour que celui qui a commis cet acte soit arrêté et puni.
Femme 2000: Merci
Interview réalisée par Yacouba Dao
Mme Keita Fatoumata Keita, une combattante pour les femmes
Mme Keita Fatoumata Keita est l’une des femmes maliennes qui se bat depuis longtemps pour la cause féminine. Depuis l’université, elle eut la passion de lutter en faveur des femmes. Nous l’avons rencontrée à domicile. Une rencontre qui a été riche d’informations sur le parcours de l’infatigable pour la cause des femmes.
FEMME 2000: Qui est Mme Keita Fatoumata Keita ?
Mme Keita Fatoumata Keita est psychopédagogue et enseignante de formation après avoir étudié la science de l’éducation. Elle travailla au ministère de l’éducation de base comme chargée de mission et conseillère technique (à la formation professionnelle et l’éducation des filles), mais au préalable elle travailla comme déléguée ministérielle du commissaire à la promotion féminine. Elle est consultante sur les questions de développement et, beaucoup plus sur les questions d’ordre féminin. A la création du département de la promotion de la femme, elle fut appelée pour être la première directrice nationale pendant 5 ans.
Elle y quitta pour être directrice nationale de la formation professionnelle pendant deux ans avant de rejoindre une fois de plus le département de la promotion féminine pour être la directrice nationale. A la création du secrétariat permanent pour la prise en compte du genre, elle fut la secrétaire jusqu’à sa retraite.
Notre habituée des directions nationales a été toujours là pour les femmes. A l’entendre, depuis l’université au Canada d’où elle séjourna pendant quelques années, elle prit les questions de genre et surtout la cause des femmes à bras le corps. Un choix qu’elle opéra pour aider les femmes à émerger. Dans les différentes directions, elle participa à l’élaboration des politiques (promotion de la femme, genre, formation professionnelle) de mise en œuvre par les départements sectoriels sur les différentes questions qui représentent des défis.
Sur le plan éducatif
Mme Keita est à l’origine du CGS (comité de gestion scolaire) dans les établissements scolaires. Cette initiative encourage la participation de tous dans la vie de l’école. Le travail du CGS est de monter des projets pour faire avancer l’école. Elle encourage les femmes à siéger dans les CGS. Il faut noter aussi que le CGS a confronté avec l’association des parents d’élèves, chose qui s’est soldée par des incompréhensions de part d’autre.
Qu’en est-il de la journée de la femme rurale ?
A titre de rappel, la journée de la femme rurale a été célébrée le 15 octobre dernier à Koumantou, une ville de la région de Sikasso. Mme Keita dira que cette journée est soutenue par les Nations Unies pour célébrer les femmes (avec la résolution 62136) comme étant piliers du développement. Durant cette journée, des femmes bénéficient des équipements et autres soutiens pour leurs différents domaines d’activité. Au Mali, cette journée est désormais décentralisée, d’où chaque région organisera sa journée du 15 octobre. Cela donnera plus de visibilité aux femmes.
Femme rurale, à quoi cela rime? Notre interviewée dira qu’une femme rurale est toute femme qui exerce une activité rurale. Les femmes sont connues comme des actrices du développement à tous les niveaux (politique, économique, social). Mme Keita Fatoumata Keitan’a pas manqué de dire que la femme devrait être reconnue avec le statut d’actrice émérites. La femme produit, reproduit, transforme. « Les femmes ont très peu de droit », dit-elle, par exemple l’accès à la terre représente un défi pour les femmes. Elles sont une main d’œuvre importante avec une responsabilité familiale dans certains milieux. « La femme doit être propriétaire terrien », avance-t-elle. Selon la loi agricole, les 15% de terres aménagées de l’état doivent revenir aux femmes, mais en réalité la mise en œuvre reste un défi, ajoute-elle. La femme doit être outillée.
Comment outiller les femmes ?
Sur ce point, l’état et les partenaires techniques et financiers doivent donner du matériel aux femmes pour booster leurs productions. Les fonds alloués aux femmes rurales doivent être bien gérés afin qu’un important nombre de femmes puissent en bénéficier. Elle ajoutera qu’il y a la disponibilité des fonds, mais la mise en exécution pose problèmes. De son côté, elle avoue que l’APCAM (Assemblée Permanentes des Chambres d’Agricultures du Mali) devrait avoir un volet femme pour soutenir les femmes. Elle appelle aussi au dynamisme des femmes pour en bénéficier.
Et les banques ? Les banques sont réticentes par rapport au crédit. Avoir un crédit bancaire est un problème. Cela constitue un handicap contre la promotion de l’entreprenariat féminin. Pour elle il faut chercher l’information afin de savoir ce qu’il y a lieu de faire.
La femme indépendante ne peut-elle pas s’imposer dans la famille ? Pour répondre à cette question, Mme Keita Fatoumata Keita nous laisse entendre que la femme contribuera plus au foyer qu’à chercher à s’imposer et elle aura le respect de la famille. Jusqu’à preuve de contraire, plusieurs hommes ont peur des femmes indépendantes financièrement, car pour eux, elles auront des manques de considération pour leurs époux. Il faut aussi le dire, certaines femmes n’ont pas été de bons exemples en la matière d’où la peur des hommes. « La femme autonomisée n’est pas consommatrice mais contributrice », a-t-elle martelé. Elle dira que l’une des épines de la promotion de la femme relève aussi du blocage culturel. Tout ne peut revenir à l’homme, par ailleurs la contribution de la femme allège les charges familiales. Quand les hommes n’en ont pas, les femmes compensent. « Promouvoir les femmes, ce n’est pas monter les femmes contre les hommes », dit-elle. La femme doit aussi comprendre qu’elle ne doit pas déconsidérer son homme parce qu’elle a assez de moyens plus que celui-ci
Femme et technologie
La technologie doit servir aussi les femmes rurales afin d’améliorer leurs pratiques agricoles. Elles ont besoin d’informations nécessaires sur leurs différentes activités. « Il faut moderniser l’agriculture féminine », souligne Mme Keita. Nul ne doit être exclu parce qu’on n’est pas alphabétisé. L’analphabétisme n’est pas un handicap pour former les femmes. Selon ses dires, la technologie doit être utilisée en faveur des femmes rurales par le biais des langues nationales.
Les femmes coupables de leur sort
Il arrive parfois que les femmes se livrent à des activités qui leur apportent peu. Lors des rencontres nationales où elles doivent se faire valoir, certaines se désintéressent totalement. « Lors d’une conférence, j’ai failli prendre le micro et dire aux femmes, ça suffit, elles étaient en train de bavarder sans écouter l’animateur », nous dit Mme Keita. S’agit-il des femmes qui veulent réussir ? Que veut-elle en réalité ? Elle demande plus de travail et de courage de la part des femmes.
Les femmes aux instances de décision et aux postes nominatifs A l’écouter de près, Mme Keita salue les 30 % de représentativité accordés aux femmes dans les instances de décision et aux postes nominatifs. La loi no 2015-052 du 31 décembre stipule en son article 1 : « A l’occasion des nominations dans les Institutions de la République ou dans les différentes catégories de services publics au Mali, par décret, arrêté ou décision, la proportion de personnes de l’un ou de l’autre sexe ne doit pas être inférieure à 30 % ». Elle souligne également que la situation va beaucoup s’améliorer avec les élections législatives qui pointent à l’horizon. Il y a lieu de beaucoup travailler pour expliquer les textes aux femmes.
Les domaines d’activités des femmes
Mme Keita invite les femmes à intervenir dans tous les domaines d’activité (apiculture, élevage, maraîchage, commerce, etc.) Il faut faire la promotion des femmes dans les différentes filières. Elle encourage la création des boutiques/marchés en milieu local pour écouler les produits. Cela permettra d’éviter aux femmes des déplacements qui sont parfois coûteux.
Le genre, c’est quoi ?
Le genre est souvent mal compris dans nos pays. On a tendance à le situer entre l’homme et la femme. Quand on parle de genre, il s’agit d’égalité de chance et d’équité. A l’entendre, le genre c’est aussi entre les personnes de même sexe. Les situations des femmes rurales et des femmes urbaines sont différentes. Pour améliorer certaines conditions de la part et d’autres, on peut parler de genre.
Mme Keita Fatoumata Keita souligne le manque de financements pour les femmes, le manque de formation et d’information sur la disponibilité des fonds agricoles. Certes, des efforts ont été faits mais il reste encore beaucoup à faire. Elle interpelle les hommes et femmes de médias pour se battre en faveur des femmes, à comprendre la situation des femmes dans les différents domaines d’activité. Elle n’a pas manqué de souligner l’apport des départements ministériels et des collectivités locales par la prévision des parts pour les femmes.
Propos recueillis par