Entre traditions, pauvreté et exploitation, un phénomène silencieux menace l’avenir de milliers d’enfants maliens.
Mendicité infantile : le Mali face à sa honte : Derrière chaque petit mendiant, une histoire de pauvreté, d’exploitation et d’espoir brisé.
Il est deux heures du matin. Au carrefour de la Place de la Liberté, des phares de voitures déchirent l’obscurité. Des silhouettes frêles surgissent de l’ombre, s’approchant des automobilistes à l’arrêt. Ce sont des enfants, parfois à peine âgés de six ans, qui tendent la main dans l’espoir d’obtenir quelques pièces. Certains portent encore leur planchette coranique sous le bras.
Ce phénomène, autrefois discret, est aujourd’hui devenu banal dans les grandes villes maliennes. Dans les rues de Bamako, Ségou ou Kayes…., les talibés ou élèves des écoles coraniques traditionnelles sont partout. Officiellement, ils y apprennent le Coran. Dans les faits, beaucoup passent leurs journées, et désormais leurs nuits, à mendier pour survivre et aussi entretenir leurs maîtres.
Les racines d’un drame silencieux
Derrière la mendicité infantile, il y a d’abord la pauvreté extrême. Des familles démunies, incapables de nourrir et scolariser leurs enfants, les confient à des écoles coraniques qui, faute de contrôle, en exploitent certains. À cela s’ajoutent l’exode rural, les conflits, l’insécurité et le chômage massif qui poussent des milliers de familles vers Bamako et d’autres grandes villes, où elles sombrent encore plus dans la précarité.
Faute de lois appliquées et de structures d’accueil, les enfants deviennent des instruments de survie, parfois envoyés par leurs propres parents aux feux rouges pour rapporter quelques pièces.
Quand l’école coranique devient un piège
Les écoles coraniques ont longtemps été un pilier culturel et religieux au Mali. Dans de nombreuses familles, confier son enfant à un maître coranique ou un marabout était perçu comme un honneur et une garantie d’éducation religieuse.
Mais aujourd’hui, sous l’effet de la pauvreté, du manque de régulation et de l’exode rural, le système s’est transformé. Certains marabouts, incapables d’entretenir leurs élèves, les envoient dans la rue pour subvenir à leurs propres besoins. Selon l’ONG Human Rights Watch, des milliers d’enfants maliens passent plus de 8 heures par jour à mendier.
“J’ai quitté mon village à huit ans pour apprendre le Coran. On m’a dit que j’allais étudier. Mais je passe mes journées dans la rue à chercher de quoi manger.”
— Moussa, 12 ans, talibé à Bamako
Une génération sacrifiée
Les conséquences sont tragiques. Une enfance volée, sans école, sans protection, sans avenir. Ces enfants sont exposés à l’exploitation, aux abus, aux maladies et parfois recrutés par des réseaux criminels ou extrémistes. Leur santé physique et psychologique est brisée, et avec elle, l’avenir du pays.
Chaque petit mendiant qu’on croise au carrefour n’est pas seulement une victime : il incarne l’échec d’un système, le risque d’une génération perdue et la menace d’un futur encore plus instable.
La pauvreté, moteur caché du phénomène
Longtemps, la responsabilité a été attribuée uniquement aux marabouts. Mais aujourd’hui, un constat inquiétant émerge : de plus en plus de familles défavorisées utilisent leurs propres enfants pour mendier.
Face à la flambée des prix et à l’absence de revenus stables, certaines mères envoient leurs enfants dans la rue dès l’aube, voire au milieu de la nuit, pour rapporter quelques centaines de francs CFA. Des adultes se sont même professionnalisés dans la mendicité : au carrefour de l’ACI 2000, on voit désormais des familles entières, avec des nourrissons, quémander aux feux tricolores.
Selon un rapport du Samu Social Mali (2024), plus de 35 % des enfants rencontrés dans la rue ne sont pas issus d’écoles coraniques : ils ont été envoyés par leurs propres parents. La frontière entre talibés et enfants des rues devient floue.
Des enfants sans défense, des proies faciles
Derrière la mendicité se cache un problème plus grave : l’exploitation. Les enfants isolés deviennent des cibles pour les réseaux criminels et, dans certaines zones du centre et du nord, pour les groupes armés terroristes.
En 2023, un rapport de l’UNICEF alertait sur le recrutement forcé d’enfants dans les régions de Mopti et Gao. Les talibés et les enfants des rues, dépourvus de repères, sont parmi les plus vulnérables.
Les enfants abandonnés par le système deviennent des cibles faciles pour les groupes armés. Ils leur promettent nourriture, protection, parfois même une ‘famille.
Des initiatives qui redonnent espoir
Malgré l’ampleur du phénomène, des organisations locales tentent de briser le cycle.
• Enda Mali propose des formations professionnelles en mécanique, couture et menuiserie pour les ex-talibés.
• Samu Social Mali recueille les enfants des rues, leur offre un toit, un soutien psychologique et les aide à retrouver leurs familles.
En 2024, près de 2 500 enfants ont bénéficié de programmes de réinsertion à Bamako. Mais face aux plus de 200 000 talibés recensés au Mali selon l’UNICEF, ces initiatives restent une goutte d’eau dans l’océan.
Réinsérer pour sécuriser l’avenir
Laisser des milliers d’enfants livrés à eux-mêmes, sans éducation et sans avenir, c’est fragiliser la cohésion sociale et nourrir l’instabilité.
La réinsertion des talibés ne relève pas seulement d’un devoir humanitaire : c’est aussi un enjeu sécuritaire national. Intégrer ces enfants dans un système éducatif modernisé et leur offrir des perspectives professionnelles, c’est investir dans la paix de demain.
Les rues de Bamako racontent une histoire silencieuse, celle d’une enfance volée. Tant que l’État, les familles, les leaders religieux et la société civile ne feront pas front commun, le phénomène continuera de se propager. Chaque enfant laissé dans la rue aujourd’hui, c’est un citoyen perdu demain.
Investir dans ces enfants, c’est investir dans l’avenir du Mali. C’est leur redonner une dignité, une éducation et une chance de contribuer demain au développement du pays. Laisser perdurer ce phénomène, c’est condamner le pays à voir grandir une génération sans repères, vulnérable aux extrémismes et à l’exploitation.
Le destin de ces enfants ne peut pas être une fatalité. C’est une responsabilité collective. Il est temps d’ouvrir les yeux, d’agir et de redonner à ces enfants ce qu’ils n’auraient jamais dû perdre : l’espoir.
Sane