Trois griottes maliennes, figures respectées de la culture mandingue, se retrouvent au cœur d’un scandale judiciaire. Leur arrestation bouleverse les fondements d’un art ancestral et interroge la place de la parole dans l’ère numérique.
De l’aura au scandale : trois voix derrière les barreaux
Elles chantaient les rois, consolaient les blessés, arbitraient les tensions sociales. Babani Koné, Biguini Bakhaga et Mariam Bah étaient considérées comme des piliers vivants de la parole sacrée malienne mais le 22 juillet 2025, tout bascule. Les trois femmes sont placées sous mandat de dépôt pour injures publiques et atteintes aux mœurs, à la suite d’échanges virulents diffusés sur TikTok, Facebook et YouTube.
Leur arrestation, fondée sur la loi malienne n°2019-056 sur la cybercriminalité, fait l’effet d’un tremblement de terre. Car au-delà du fait judiciaire, c’est toute une conception ancestrale de la parole qui vacille face à la brutalité des réseaux numériques.
Griots : gardiens d’un ordre symbolique
Dans la tradition mandingue, le griot n’est pas un simple chanteur. Il est la mémoire du peuple, l’intercesseur entre les générations, le régulateur du lien social. La parole griotique est une parole régulée, chargée de poids symbolique, délivrée dans des cadres ritualisés. Elle n’appartient pas à celui qui la prononce, mais à l’histoire collective qu’il incarne. Babani Koné et ses consœurs, par leur voix et leur statut, incarnaient cette fonction sacrée. Leur influence dépassait le divertissement : elles soignaient, pacifiaient, transmettaient. Leur parole avait valeur d’autorité. Jusqu’à ce que la toile en décuple les effets, et les dangers.
Quand la justice convoque la tradition
Le 22 juillet, les trois artistes sont convoquées par le Pôle national spécialisé en cybercriminalité. Le parquet leur reproche des propos jugés dégradants, obscènes, injurieux, rendus publics via des vidéos virales. Le procès, très attendu, est fixé au 4 septembre 2025. Mais au-delà du tribunal, l’affaire soulève une question brûlante : une parole sacrée peut-elle survivre aux lois de l’algorithme ?
Réseaux sociaux : nouveaux tam-tams ou bombes à retardement ?
Hier confidentielle et contextualisée, la parole griotique se retrouve désormais exposée à des millions de spectateurs numériques, sans médiation ni filtre. Sur les réseaux, la parole se libère parfois jusqu’à la dérive. Ce qui était un rituel de cohésion devient un spectacle de confrontation. Et ce qui était sacré peut vite devenir virulent.
Le numérique impose une parole rapide, émotionnelle, souvent pulsionnelle. Elle ne laisse pas le temps de la nuance, plus d’anonymat, plus de filet. Même les figures les plus respectées deviennent vulnérables face à la logique du buzz.
Mali partagé : entre soutien populaire et rappel à l’ordre
L’opinion publique est fracturée. Certains dénoncent un acharnement judiciaire contre des figures culturelles majeures. D’autres saluent l’égalité devant la loi, rappelant qu’aucun statut traditionnel ne peut justifier des propos violents dans l’espace numérique. Le débat ne porte plus seulement sur les trois griottes. Il pose une question cruciale : quel est le rôle de l’artiste dans une société où la tradition rencontre la technologie ?
Deux mondes, deux logiques de la parole
Ce scandale met en lumière un affrontement bien plus vaste qu’un simple conflit
personnel : il révèle un choc culturel entre deux logiques de la parole. D’un côté, la
parole sacrée, héritée des traditions orales, est régulée, codifiée et transmise avec
prudence. Elle a pour vocation de rassembler, apaiser, réparer et engage toute une
communauté. De l’autre, la parole numérique est instantanée, publique, souvent
impulsive, portée par des dynamiques individuelles et virales. Elle peut unir, mais aussi diviser, heurter, exposer. Entre ces deux univers, une tension grandit. Elle appelle à repenser le rôle du griot moderne : comment rester porteur de sagesse dans un monde régi par l’immédiateté et la viralité ? La tension entre ces deux logiques exige une réinvention du rôle du griot dans le monde contemporain.
Artiste ou citoyen connecté ? Les deux.
L’affaire souligne l’urgence de former les artistes à une citoyenneté numérique consciente. Il ne s’agit pas de refuser l’évolution des pratiques, mais de l’accompagner avec intelligence. « Le griot d’aujourd’hui doit savoir chanter dans les anciens langages… et dans les nouveaux algorithmes. » Fatoumata Diawara, artiste et militante malienne. Les jeunes voix maliennes doivent comprendre que leur parole ne les engage plus seulement dans leur cercle social ou familial, mais dans une sphère publique mondiale, avec toutes les responsabilités que cela implique.
Préparer les générations futures à survivre entre deux mondes
Préserver la tradition sans ignorer la modernité : voilà le défi. Il est temps de renforcer les piliers ancestraux de respect et de maîtrise verbale, tout en développant une éducation numérique solide, capable d’outiller les artistes d’aujourd’hui. Ce que cette affaire révèle, c’est la nécessité d’un nouveau pacte entre parole et société, entre héritage et expression contemporaine. La parole, qu’elle soit griotique ou numérique, reste une force mais toute force mal maîtrisée finit par se retourner contre celui qui la porte.
Choc civilisationnel ou opportunité de renaissance ?
Le Mali, comme bien d’autres sociétés africaines, se trouve à un tournant culturel majeur. Il doit choisir entre nostalgie paralysante et innovation responsable. Car l’enjeu dépasse les réseaux sociaux : il touche au cœur de l’identité collective. Et si cette crise devenait un appel à repenser ce que parler veut dire ? “La parole est une arme. Et toute arme, sacrée ou numérique, doit être maniée avec responsabilité.”
Sane