‘’Ma fille affirme avoir subi des gestes d’attouchement de son père’’

Incarcérée en France suite à une plainte du père de sa fille pour enlèvement, séquestration et prise d’otage, L’affaire qui oppose l’artiste et son conjoint continue de faire couler beaucoup notamment chez le monde de la culture  qui multiplie les appels pour sa libération. Dans cette note qui  date du Décembre 2019, Rokia Traoré livre sa version.

Le père, en apprenant les propos de l’enfant et tout en résidant à Marseille où il travaille, engage une requête auprès du tribunal en droit de la famille à Bruxelles pour que lui soit fixé un droit de visite et que son autorité́ parentale soit prise en compte. Nous n’étions pas mariés civilement et n’avions pas vécu en couple dans un domicile commun en Belgique. Je vivais au Mali avec mes deux enfants de manière très officielle. Mais, il n’y avait jamais eu de refus de son droit de visite, ni de non-respect de son autorité́ parentale.

Le juge à Bruxelles s’octroie la compétence juridictionnelle, malgré́ le fait qu’aucune des parties ne vit en Belgique. Mais celui qui a porté́ plainte est belge résidant en France. Le juge décide de ne pas prendre en compte les certificats de fréquentation de mes enfants dans des écoles internationales à Bamako, afin de déterminer ma réelle résidence et celle de l’enfant dont il est question dans le dossier qu’il a décidé́ de s’approprier.

Il m’est reproché de vexer le juge à Bruxelles en n’étant pas présente physiquement aux audiences. Mon avocate belge de l’époque m’explique que «le juge a particulièrement mal pris votre absence». Je lui demande si elle n’avait pas rappelé́ au juge que je vis à Bamako et que les billets d’avion coûtent cher, en plus de mon hébergement à organiser pour chaque audience, en plus des frais d’avocat ? L’avocate me répond : «bien, il faudra vous débrouiller pour être présente à la prochaine audience».

Le fait que j’avais veillé à trouvé des avocats pour me représenter comme j’ai pu, à chaque fois, en habitant sur un autre continent, n’avait aucune importance. Le juge ne comprenait pas mon absence, sachant qu’il avait dans le dossier toutes les preuves de ma vie et celle de mes enfants en Afrique. Le juge avait également les preuves que j’avais mes deux enfants à charge. Le père, lui-même, explique dans son dossier ne pas être en mesure de contribuer à la vie de son enfant.

Il n’est pas tenu compte des affirmations de ma fille de quatre ans expliquant des gestes d’attouchements de son père.

Une décision de justice belge me retire la garde de l’enfant, l’attribue au père qui n’a jamais vécu avec elle, ne s’est jamais occupé́ d’elle que pendant des périodes courtes de vacances.

Je dois amener mon enfant et la remettre au père en Belgique, alors que ce dernier affirme l’avoir inscrite dans une école en France, à Marseille. Le juge précise bien que le père inscrira l’enfant dans l’école de son choix.

Aucun droit de garde n’est défini pour moi, aucun droit à un avis sur l’école dans laquelle le père l’inscrirait ou le genre de vie qu’il lui organiserait en étant célibataire, directeur d’un festival important et absent au moins deux semaines par mois pour son travail.

L’enfant est de nationalité́ malienne aussi, elle vit à Bamako avec moi depuis sa naissance, elle y fréquente une école internationale depuis 2017.

Au moment de la décision du tribunal de Bruxelles confiant sa garde au père, son école avait repris depuis deux mois. Le père n’a fourni aucune garantie de lui faire continuer sa scolarité́ dans le même type d’école.

Je suis accusée de non présentation d’enfant, transformée en enlèvement, séquestration et prise d’otage malgré́ le fait que mon enfant aille à l’école depuis août 2017 à Bamako où nous vivons.

Il ne m’a jamais été́ notifié de mandat d’arrêt émanant de la Belgique ou de convocation avant ma première arrestation à Dakar où je découvre que je suis recherchée par Interpol sans réussir à comprendre comment. Pourquoi ? À l’époque, mon avocat belge explique qu’en raison du nombre important de juges d’instruction, il n’avait pu avoir d’information sur celui qui avait émis le mandat d’arrêt international pour enlèvement d’enfant. Il n’y avait pas eu d’enlèvement d’enfant.

Pourtant, la justice belge a mes coordonnées, mon email, mon numéro de téléphone portable français. Une citation à comparaitre m’avait bien été́ envoyée par mail un 1er mai et avait été́ validée par le juge aux affaires familiales belges auparavant.

Apparemment, seule la Belgique pourrait lever ce mandat d’arrêt international. Le fait que je sois une mère normale, honnête avec une décision de garde exclusive de mon enfant par un système de justice en Afrique où nous vivons n’y change rien.

Malgré́ le grand respect que j’ai pour la justice et ses représentants en tout ce que je fais et partout où je vais dans le monde, je ne peux livrer ma fille dans de telles conditions.

Selon ce que m’a affirmé́ mon deuxième avocat belge, une décision exécutoire, dans le cadre d’un jugement définitif en première instance, ne me laissait aucun choix malgré́ la possibilité́ d’appel qui n’est pas suspensif. Il n’y avait aucun recours selon cet avocat pour demander que l’enfant reste dans sa vie habituelle pour au moins achever l’année scolaire et le temps de la procédure d’appel.

Il est clair que le jugement ne prend pas en compte les perturbations certaines de l’enfant du fait de la retirer de l’environnement qu’elle a toujours connu, la confier à un père dont on ne sait pas comment il s’organiserait pour s’occuper d’un enfant de quatre ans qu’il n’avait jamais élevé́ auparavant, puis éventuellement la remettre à nouveau à sa mère selon l’issue de la requête d’appel.

Les délais en matière d’appel à Bruxelles accusent un retard d’un an en ce moment selon mon troisième avocat belge.

En Belgique, les enfants seraient traités comme s’ils étaient un bien matériel qu’il est possible d’octroyer, retirer et réattribuer dans n’importe quels environnements. Ou alors ce traitement concernerait-il uniquement des enfants nés de mères porteuses noires qui n’ont aucun droit et dont les enfants n’ont aucun droit en dehors de leur belgitude ?

Je suis terrorisée, ma liberté́ entravée, ma carrière en danger. Je suis poursuivie au même titre que les criminels de haut niveau parce qu’un juge a clairement décidé de placer les intérêts d’un Belge avant les droits d’un enfant et ceux d’une femme qui n’a commis d’autre crime que de protéger son enfant.

Aucun compte n’est tenu de la souveraineté́ du Mali. Malgré́ tout, ce pays reste un Etat où séjournent encore aujourd’hui des ressortissants européens dans le cadre decoopérations internationales. Jusqu’à preuve du contraire, le Mali est un Etat indépendant dont les ressortissants ont des droits. Mes enfants et moi sommes maliens, j’ai fait le choix de les élever au Mali. Je travaille et réussis ce choix honnêtement et dans le respect des lois.

Je suis choquée de la facilité avec laquelle des moyens judiciaires et sécuritaires internationaux élaborés à la base pour assurer la sérénité́, la meilleure possible pour les citoyens de tous les pays, peuvent être détournés à des fins de persécution d’une mère inoffensive et honnête, sans aucun antécédent criminel connu dans le système judiciaire, sans aucune perturbation psychiatrique connue et dont la résidence et l’identité́ sont parfaitement connues de tous.

Il serait plus simple d’entreprendre une procédure d’exéquatur avec le Mali, pays clairement indiqué comme ma résidence avec mes enfants. Pour quelles raisons ne serait- ce pas le cas dans une affaire en droit de la famille où les identités et résidences de toutes les parties sont connues ? Parce que l’Europe est toute puissante ?

Encore de nos jours, si les enfants métis ne sont plus retirés des mères esclaves ou sous domination coloniale, si désormais noirs et blancs partout dans le monde partagent les mêmes espaces publiques et sont officiellement égaux, les droits d’un père blanc belge auraient quand même plus de poids que ceux d’une mère noire et une petite fille métisse ?

L’audience d’appel est prévue en mars 2020. Je ne pourrais m’y rendre si je suis toujours accusée d’enlèvement, séquestration et prise d’otage et que je ne suis pas allée m’expliquer avec le juge d’instruction à Bruxelles, avec le risque d’une condamnation à la prison de toute façon…

La rédaction